Mémoire Militaire Alpine

Recherches sur le fait militaire en Savoie (1870 - 1962)

Querelles autour des monuments aux morts de 14-18 : le cas de la "Lulu" de Lugrin

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La "Lulu" inaugurée en 1921 à Lugrin

Au début des années 1920, la France endeuillée se couvre d’un blanc linceul de monuments aux morts. Dans les Pays de Savoie, on en édifie pas moins de 626, ce qui donne la pleine mesure du traumatisme engendré par la perte de quelque 20 000 de ses enfants.

Pour la plupart des communes, il s’agit d’abord d’un sacrifice nécessaire qui implique la communauté villageoise tout entière et qui attise la concurrence entre fournisseurs. En effet, en 1921-1922, si une simple stèle n’excède pas 10 000 F, une statue sur socle dépasse les 30 000. Quêtes, emprunts et divers expédients doivent couvrir cet investissement non négligeable. Ces contraintes financières incitent la plupart des communes à recourir à des entreprises locales, mais certains marchés reviennent à des entreprises plus puissantes. De plus, la sensibilité politique et religieuse des populations détermine le type de monument retenu, ainsi que l'emplacement. Si l’édifice possède une croix et se trouve près de l’église ou du cimetière, il révèle plutôt des convictions catholiques et conservatrices, alors qu’une implantation sans repère religieux et proche de la mairie ou de l’école publique peut être signe d’un engagement laïque et républicain. Il n’est donc pas rare que des conflits financiers ou idéologiques éclatent autour de la conception des monuments aux morts.

Le cas de Lugrin, village proche d’Evian-les-Bains, constitue l'un des meilleurs exemples en la matière. Selon le contrat établi entre la commune et le sculpteur, le monument doit prendre la forme d'une statue féminine personnifiant la commune en « pleurant ses enfants morts pour la patrie en 14-18 et venant les honorer ». En octobre 1921 une réalisation représentant une paysanne en costume local portant un drapeau et une couronne est dévoilée ; une rumeur traverse immédiatement la foule médusée : « La Lulu ! La Lulu ! » La réalisation de ce monument en pierre de roche du Jura apparaît tout à fait maladroite aux yeux des habitants, d’autant qu'elle leur rappelle trop Lucienne, une petite dame simplette et indigente du village. La statue soulève tellement de commentaires, railleries et contestations que la question de son retrait se pose bien vite.

En réalité, cette polémique masque des considérations étrangères à la mémoire des soixante-quatre Lugrinois tombés pour la France. L’arrondissement de Thonon-les-Bains est en effet le cadre d’une vive concurrence entre deux sculpteurs marbriers. Les puissants frères Anthonioz sont ici aux prises avec l’entreprise Decorzent et Gavazzi, aux réalisations plus modestes. De plus, l’un des deux frères Anthonioz est un notable conservateur d’Evian-les-Bains, et un glorieux ancien combattant. Candidat lors de l’élection législative partielle de février 1921, il est battu par son concurrent radical de gauche. La polémique est donc stimulée par voie de presse par le clan Anthonioz, hostile au maire républicain de Lugrin. Ainsi, divers articles du Messager agricole de Thonon mènent-ils une enquête à charge :

Enlèvera ? Enlèvera pas ? Voilà ce qu’on entend dire de tous côtés au sujet de la statue qui surmonte le monument aux morts de Lugrin dont tout le monde parle. […]

« Alors, disons-nous à un cafetier, enlèvera ? Enlèvera pas ?

- Jamais de la vie, répond notre homme, nous commençons à faire des affaires. On vient voir la "Lulu" de tous les bords du lac. […] Et ces visiteurs laissent bien un peu d’argent chez nous… »

Nous avons poussé plus loin notre enquête :

« Père Jean, qu’est-ce que vous dites de la « Lulu » ? Si nous la mettions dans Le Messager, tout le monde la découperait pour la coller sur la porte de la remise, hein ?

- Cuistre, fais pas le fou. La Lulu fait honte à la Sainte Vierge ! »

En alimentant ce scandale, les établissements Anthonioz prennent aussi leur revanche commerciale, car c’est l’entreprise Decorzent et Gavazzi qui avait emporté ce marché d’une valeur relativement modeste (16 000 F), ce que ne manque pas de rappeler Le Messager agricole :

Quant aux auteurs du fameux monument dont, de divers côtés, on nous demande les noms, nous n’hésitons pas à leur faire gratuitement la publicité qu’ils méritent. La "Lulu" est due au ciseau prestigieux de MM. Decorzent et Gavazzi à Thonon.

L’affaire enfle encore lorsque les journaux parisiens (tels Les Débats,La Croix ou Le Savoyard de Paris) s’en saisissent. Par exemple, Les Débats s’interroge ainsi : « La question de bienséance qui se pose serait de savoir si les monuments aux morts […] ont pour but de susciter la rigolade ».

Le projet ayant pourtant reçu l’aval de la commission artistique départementale, le sous-préfet déplore la précipitation autour de cette affaire. Mais le ministère de la Guerre, mis en courant, demande que cessent les remarques désobligeantes relatives à ce monument. La statue mal aimée est alors descendue de son piédestal et demeure longtemps stockée le long du mur de la place de la mairie. Il faut attendre cinq années (décembre 1926, suite au vote du conseil municipal de 1924) pour qu’une autre œuvre plus académique issue des fonderies d'art du Val d'Osne (Haute-Marne), et représentant un poilu, soit inaugurée en remplacement. La « Lulu », retrouvée récemment chez un marbrier de Thonon-les-Bains, a été mise à côté de la vieille église de Lugrin. Selon l’historien d’art Gilbert Gardes, elle ne mériterait en réalité pas ce traitement, car il lui trouve, « dans sa naïveté […] une présence certaine, et même un rien d’archaïsme grec ». La « Lulu », la vraie Lucienne, elle, est morte en couche après avoir cédée une fois de plus aux avances d'un beau parleur du village, malgré les mises en garde de son médecin...

Un siècle plus tard, volontiers oublieux de la bassesse de leurs contemporains, les monuments aux morts s’imposent dorénavant à tous par leur gravité silencieuse. Les deux modestes édifices lugrinois se laissent d'ailleurs volontiers admirer par les visiteurs, qui peuvent ainsi se forger tout à loisir leur propre opinion quant à leur qualité esthétique.

Par Sébastien Chatillon Calonne (Almanach du vieux Savoyard, 2020)

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