Mémoire Militaire Alpine

Recherches sur le fait militaire en Savoie (1870 - 1962)

L’importance de la correspondance pour le lien conjugal en 14-18

Louise « Lilette » Renand, jeune épouse vite séparée de son mari par la guerre
Louise « Lilette » Renand, jeune épouse vite séparée de son mari par la guerre

« Les Français n’ont jamais sans doute jamais autant écrit de lettres que pendant la Grande Guerre » écrit Éric Alary dans son ouvrage La Grande Guerre des civils. L’historienne spécialiste du lien conjugal pendant la Grande Guerre, Clémentine Vidal Naquet fait les comptes, notamment Couples dans la Grande Guerre : le tragique et l’ordinaire du lien conjugal : la mobilisation sépare 5 millions de couples ; la correspondance prend une importance capitale au sein des familles, mais plus particulièrement entre les hommes et les femmes. Elle a été le « fil rouge » qui a relié en continu et à distance ces êtres séparés par la guerre. Le nombre de mobilisés a comme effet « une inflation inédite du nombre de lettres échangés ». L’estimation de la correspondance de l’arrière vers les soldats du front donne un volume de 3 à 4 millions de lettres, les mobilisés envoient eux au quotidien 1,8 millions de courriers vers leur famille . Le bilan total de la correspondance pour le conflit entre 1914 et 1918, entre les couples, les familles, camarades sur d'autres fronts et administrations, aboutit à 10 milliards de lettres, avec la part la plus conséquente pour celle des couples. 

En étudiant la correspondance de trois couples qui connaissent à la suite de la guerre des séparations, nous découvrons le début d’une nouvelle ère de la relation conjugale qui commence en août 1914 pour les couples. Et c’est à travers leur correspondance qu’elle va se mettre en place. Ces « documents de l’absence » deviennent à la fois le vecteur d’une relation et communication interrompue brusquement, mais également le support sur lequel se déploie une nouvelle relation de couple inédite. Entre « jeux amoureux, présence affective, partage du quotidien » et fabrication « d’une nouvelle relation conjugale.  » quelque chose d’inattendu se met en place. Un inattendu qui voit un « imaginaire du retour » se mettre en place « parce que la période de guerre, et ce qu’elle contraint à vivre, est une occasion inédite, pour les hommes comme pour les femmes, d’écrire l’amour, le couple, la famille, de s’interroger sur ses propres sentiments et sur ce que l’on souhaite partager avec l’autre, elle permet […] une véritable entrée dans l’intime. » Les 3 couples présentent 3 situations différentes. Un couple marié depuis 12 ans, le deuxième uni au début de l’année 1914, et le troisième des fiancés de « longue date » en relation épistolaire depuis 6 ans. Ils s’inscrivent dans une relation stable et affectueuse, et se montrent durant 52 mois un attachement mutuel. Même si le mariage d’amour n’est pas encore la norme, il « est en train de devenir un idéal social  », c’est une relation où « le partage des expériences et des affects va de soi  ». C’est ce que l’on peut voir dans leurs correspondances.
    Le premier couple Paccot-Donche n’est pas marié, mais fiancé depuis plusieurs années. Ce sont des paysans tous les deux de Saint-André de Boëge. La guerre et sa durée ont probablement retardé leur mariage, néanmoins il y a une forme de relation de couple qui s’est établi entre eux. Bien entendu, ils n’ont pas vécu ensemble. On peut sans trop s’avancer penser que la relation n’est pas intime au sens charnel du terme, même si tout ceci n’empêche pas parfois une intimité. Il convient donc ici de parler de relation de fiancés à distance. Dans leurs premières cartes en 1909 la formulation est très formelle « Chère amie, Cher ami », au fil des mois elle évolue, et le 18 septembre 1911 Louise s’adresse à Jean-Marie comme « Mon cher Jean-Marie bien aimé », en novembre 1911 Marie-Louise parle d’elle comme « future petit femme », et c’est en juillet 1912 que Jean-Marie commence sa lettre par « Chère fiancée ». Petit à petit, au fil des années et des lettres les 2 jeunes gens bâtissent une relation solide, faites de rencontres ponctuelles au fil de leurs occupations professionnelles et personnelles respectives. Juste avant la mobilisation il écrit le 20 juillet 1914 : 
« Ma chère future bien aimée Je désire aussi que ma chère future ne s’ennuye plus qu’elle ait plus le cœur chagriné qui fait versé des larmes à ma chérie que j’aime…  ». 
Tout de suite Marie-Louise est très soucieuse de son fiancé le 27.10. 1914 elle écrit : « je pense que mes cartes te remettrons un peu de courage pour supporter les peines que tu endure par la bas…  ». Elle l’encourage, le soutient moralement, lui témoigne toute son affection, et lui réaffirme sa fidélité dans la formule de politesse à la fin de la carte : « Donche Marie Louise toute à toi pour toujours  ». Dans la correspondances, c’est l’attente de se revoir, des déclarations de fidélité, des vœux de santé mutuels et l’appel fréquent à la protection de Ste Vierge, la religion les aidant à supporter l’attente, l’angoisse permanente, surtout quand les nouvelles tardent à venir. Comme elle le dit le 2 janvier 1915 : « je suis de plus en plus inquiète j’aie peur qu’il te soi arrivée quelques choses…  ». Lui, ne peut que lui réaffirmer ses sentiments comme le 31 mars 1915 : « patience pour attendre notre retour et je te fait parvenir mes plus doux baisers mes plus tendres caresses ton chéri qui t’aime  ». Jean-Marie, rapidement, n’a plus que très peu de temps pour lui écrire les cartes sont donc très succinctes, néanmoins il est conscient de la charge de travail énorme de sa fiancée, comme ici le 15 août 1915 où il la soutient : « que les foins et les moissons ne te fatigue pas trop …  ». Nous pouvons voir que cette vie de fiancés à distance est rythmée par l’attente, où chacun rassure l’autre, réaffirme ses sentiments et s’encourage mutuellement à tenir dans sa tâche respective
    Le  second couple est lui déjà engagé dans une relation de couple. Jean Tholance et Louise « Lilette » Renand sont tous les deux originaires du Faucigny, mais leur vie commune sous le même toit a été brève, car l’union a été célébrée en février 1914.  E. Alary a écrit que « la volonté est manifeste d’entretenir le lien sentimental ou affectif fort, afin de ne pas perdre tous ses repères  », c’est le cas de tous ces couples. Et il est aussi question de « surenchère affective où il faut montrer de la tendresse par des termes répétés et plus forts les uns que les autres, comme s’ils pouvaient se substituer à un enlacement entre époux  » nous l’avons vu clairement avec notre premier couple. Le 13 février 1916, Jean déclare à Louise : « Ma grande chérie que te dire encore ? Que bien souvent je suis à Bonneville …par la pensée et tu penses avec qui.  », dans toutes leurs lettres les points de suspension sont utilisés pour « dire sans dire », ou plutôt « sans l’écrire », ici ce sont les mots qui s’enlacent. Sous-entendus intimes, ou lors de communication de nouvelles d’importance familiale, l’emploi de cette ponctuation relève de l’intime qu’il faut deviner. En mars 1916, Jean souffre de ne pouvoir être sur place pour défendre sa femme comme l’homme du foyer. Il ne peut assumer son rôle de chef de famille, et la défendre  dans l’affaire des allocations militaires qui lui ont été refusées : « ma Lilette je te dirai que je suis ennuyé de toutes ces brimades que tu supportes seule.  » Le 4 mai, Louise écrit son manque : « Il y a peine 2 jours que tu es reparti et il me semble pourtant que je ne t’ai vu depuis si longtemps...  ». Louise, réaffirme également son amour à son mari le 24 mai « Alors mon petit mari tu as peur que je t’aime moins ? Rassure-toi bien vite car il n’en est rien je puis te l’affirmer  ». À chaque courrier, c’est une déclaration d’un amour éternel, indéfectible aucun doute ne peut être permis sur la solidité d’un amour à toute épreuve que rien ne peut atteindre. La présence affective dans les lettres quotidiennes, dessine cette nouvelle relation conjugale à distance. À travers une écriture très normée qui respecte les conventions, « Lilette » laisse libre court autant que possible, à ses sentiments, expression qui lui est nécessaire pour maintenir le dialogue avec son époux, interrompu par la guerre. Les lettres deviennent son seul espace d’échange et de dialogue, et contribuent également au bien-être moral de son mari. Dans l’attente d’une nouvelle permission fin août, Jean écrit : « Enfin vivement que ces jours passent pour prendre cette chère direction, dont l’attrait le plus fort est toi ma grande toute chérie.  », il y a bien ici la mise par écrit d’une intimité conjugale, où chaque scripteur par sa lettre palie l’absence de l’autre par la transformation du quotidien, en un quotidien épistolairement le plus affectueux possible.
La réaffirmation du couple est également présente avec les de Maugny, le couple marié depuis 12 ans, vivant à Draillant dans le Chablais. Le manque est là aussi « Je n’ai plus peur la nuit mais je suis bien triste quand je me réveille et tu devines à qui et quoi je pense.  » écrit Rita au début de la guerre le 21 novembre 1914. Le comte est très affectueux, et réaffirme son amour régulièrement envers elle comme le 6 mai 1915 : « Adieu mon cher Kot [surnom de la comtesse]. Je t’embrasse comme je t’aime très très fort et bien bien tendrement -sur tout ton petit grand corps  ». Le 9 février 1917, elle écrit : « Je t’embrasse très tendrement mon Kiriou [surnom du comte] et j’aurais tant voulu de dorloter quand tu étais souffrant l’autre jour à déjeuner.  ». Au fil des ans une certaine lassitude et une grande fatigue comme pour l’ensemble de la population transparaissent dans les lettres, telle celle de Rita du 31 octobre 1918 : 
« Après la guerre je voudrais bien que tu me montres tout cela quand nous serons vieux-vieux et tremblotants. Je suis enchantée de te manquer un peu dans ces voyages de découverte à travers les vieilles villes et les beaux musées.  ». 
La continuité d’une relation de couple à distance n’est donc pas simple. Comme les autres couples, leurs lettres sont un mélange du récit de leur quotidien de guerre, avec les inquiétudes afférentes, et où se mêlent parfois quelques anecdotes, saupoudrées des nouvelles familiales et amicales, et d’une gestion épistolaire multiple et complexe, entre attente et questionnement. Les trois couples parlent du futur avec des projets différents certes, mais tous se projettent au-delà de la guerre. Les correspondances ici comme pour de nombreux autres couples de France, ont pour but de :
« …tromper l’absence, de fabriquer un présent partagé à distance et de conjurer la mort, la séparation définitive, elles font aussi une place très importante à l’avenir du couple et de la famille, à la reprise de la vie commune.  ».

Ces récits offrent parfois des moments d’intimité touchants, où l’on approche peut-être du réel intime, quand celui-ci s’émancipe du carcan qui s’est mis en place dans cette relation épistolaire tout à fait unique de la Grande Guerre. Car l’expression de ces sentiments qu’ils soient amplifiés par l’angoisse, la peur, l’attente, est soumise à différentes contraintes qui opèrent sur elle. 

Sylvie Valeur (extrait de son Master 1 « Vivre la Grande Guerre : les femmes de Haute-Savoie pendant la Première Guerre mondiale à travers les notes communales des instituteurs et 3 correspondances »)

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