Mémoire Militaire Alpine

Recherches sur le fait militaire en Savoie (1870 - 1962)

Juillet 1870 : le Haut-Savoyard Alphonse Vidonne part en guerre

Tableau représentant la bataille de Mars-la-Tour du 16 août 1870
Tableau représentant la bataille de Mars-la-Tour du 16 août 1870

Après cinq années de commémoration du centenaire de la Grande Guerre (2014-2018) puis des 80 ans de la campagne de 1940 (2020), il est maintenant temps de rappeler que des Savoyards, Français de fraîche date, ont donné leur vie pour leur nouveau pays d’adoption lors du conflit franco-prussien de 1870-1871 dont nous célébrons maintenant les 150 ans. C’est le cas d’Alphonse Vidonne, originaire de la commune de Monnetier-Mornex.

Alphonse Vidonne et son milieu familial

La famille des Vidonne, sujets de Sa Majesté le roi de Sardaigne, est originaire de Monnetier depuis très longtemps. Comme tous les Savoyards, les Vidonne ont été tantôt Piémontais, tantôt Français, tantôt Sarde. Les parents Vidonne, peu fortunés, élèvent en cette fin du XIXe siècle sept enfants dont les garçons occupent les métiers de laboureur, journalier, carrier ou domestique - c’est le cas d’Alphonse qui est placé très tôt dans une maison bourgeoise de Genève en tant qu’employé de maison. Déjà à cette époque, certains enfants de la commune étaient des travailleurs frontaliers. Depuis l’Annexion de 1860 négociée par Napoléon III, l’ancienne province du Royaume de Sardaigne a été partagée administrativement en deux départements (Savoie et Haute-Savoie). Les nouveaux citoyens que sont les Savoyards du Second Empire sont soumis à la conscription comme tous les français des autres départements. En effet, le service militaire obligatoire français prévu par la loi Soult (1832) s’applique pour les Savoie de 1860 à 1867. Elle prévoitle recensement obligatoire des jeunes hommes âgés de 18 ans, puis un tirage des conscrits et un passage devant un conseil de révision au chef-lieu cantonal à 20 ans. Le service militaire dure sept années au maximum. La possibilité de se faire remplacer favorise les familles aisées, dont les enfants peuvent échapper à cette obligation militaire en payant un remplaçant. Elle favorise donc un commerce lucratif pour les intermédiaires œuvrant dans le rachat et la revente des «mauvais numéros».

Durant l’année 1863, Alphonse Vidonne, de la classe 1865, est recensé à dix-huit ans comme l’exige la loi à la mairie de Monnetier, commune de son lieu de domicile. Au début de l’année 1865, Alphonse Vidonne, alors âgé de vingt ans, est convoqué à Reignier, siège du canton, pour subir l’épreuve du tirage au sort. Peu chanceux, il sort un petit numéro, le 4. N’ayant pas les moyens d’acheter un remplacement, il sera convoqué fin février 1865 au conseil de révision de Reignier. Malgré une varice à la jambe gauche détectée par le médecin militaire [1], le conscrit Vidonne est déclaré «propre au service» au titre de la 1ère portion du contingent.

Alphonse Vidonne au 66e régiment d’infanterie de ligne

A 21 ans, Vidonne est incorporé comme simple troupier au 66e régiment d’infanterie de ligne (RI) composé en majorité de militaires de carrière. Il devient caporal durant son service. Ce régiment, présent en Algérie lors des campagnes dites de pacification (1830-1871), rentre en métropole durant l’année 1867 pour prendre garnison à Antibes. Durant l’été 1870, cette unité participe aux manœuvres annuelles au camp de Châlons dirigé depuis mars 1870 par le général Frossard. En juillet 1870, le régiment est rattaché à la future «armée du Rhin» [2]. Il est commandé par le colonel Charles François Ameller et forme avec le 67e RI la 2e brigade d’infanterie (BI) qui dépend de la 2e division d’infanterie (DI), elle-même rattachée au 2e corps d’armée (CA) commandé par le général Charles Frossard. Alphonse Vidonne est promu sergent en 1870, lors de sa vingt-sixième année.

La France marche à la guerre

La volonté de la Prusse d’unifier les divers Etats allemands à la suite à sa victoire de Sadowa sur l’Autriche-Hongrie (1866) inquiète la France. Le problème que pose en Europe, la succession au trône d’Espagne (Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen), permet à Paris d’envisager de déclencher une guerre préventive contre la Prusse. Napoléon III ne partage pas totalement l’optimisme de son état-major militaire et de l’impératrice, mais il espère tout de même une victoire rapide et facile contre la Prusse. Cette victoire pourrait d’ailleurs redorer son blason bien terni à l’intérieur du pays par les menées républicaines. Le 15 juillet 1870, le 2e CA (26 000 hommes) reçoit l’ordre de se porter, par chemin de fer, dans la région de Saint Avold (à l’est de Metz), où il doit attendre que tous ses régiments soient au complet. Le chancelier prussien Bismarck, qui n’attendait qu’une occasion pour se présenter comme une victime, peut ainsi réunir une coalition composée de la Confédération de l’Allemagne du nord et de ses anciens adversaires de 1866 : Bavière, Bade, Wurtemberg et Saxe. La France cède aux diverses provocations prussiennes et déclare la guerre à la Prusse et à ses alliés, le mardi 19 juillet 1870.

La guerre du sergent Vidonne (19 juillet - 16 août 1870)

Alphonse Vidonne va être impliqué, malgré lui, dans un conflit qui va modifier la carte politique de l’Europe pour quelques décennies. Le 18 juillet 1870, a été créée l’armée du Rhin, composée de sept CA, de la garde impériale et d’une réserve générale, le tout commandé par l’Empereur des Français en personne. Elle reçoit l’ordre de se positionner le long de la frontière franco-prusso-bavaroise entre Thionville et Belfort. Ce même jour, la 2e DI s’installe à Forbach avec pour mission de surveiller l’ennemi stationné dans le Palatinat. Le 21 juillet 1870, les 66e et 67e RI sont déployés à Spickeren, village français près de Forbach, situé à 300 m. d’altitude dominant la cuvette du Warndt qui relie Metz à l’Allemagne (encore Prusse rhénane ). Le sergent Vidonne se trouve ainsi en première ligne face à l’ennemi. Depuis son entrée en guerre, l’état-major français ignore tout de la composition des armées ennemies et de ses points de concentration tandis que trois armées prussiennes (380 000 hommes) se regroupent à l’ouest du Rhin.

Le 31 juillet 1870, suite à un conseil de guerre tenu à Morsbach (Moselle) par Napoléon III, il est décidé que le 2e CA du général Frossard, dans la matinée du mardi 2 août 1870, franchira la Sarre et s’emparera de la ville de Sarrebruck. Pour cette offensive, le 2e CA dispose d’un effectif théorique de : 1172 officiers, 27 956 hommes et 5016 chevaux.

L’offensive française et les combats de Sarrebruck: écraser une mouche avec un marteau

Dans la matinée du 2 août 1870, le 2e CA commence son mouvement en direction de Sarrebruck (Prusse rhénane) afin d’effectuer le passage au-dessus de la rivière la Sarre. En tête, progresse la 2e DI composée de cinq RI dont le 66e, soutenue par deux autres BI et de l’artillerie de réserve du 2e corps. La 2e BI amorcent sa descente de Spickeren en direction du village de Sankt-Arnual. Par la suite, ces régiments gravissent les pentes séparant Sankt-Arnual et la partie rive gauche de Sarrebruck et s’établissent sur le vaste terrain de manœuvre de l’armée allemande à l’ouest de la ville. Pendant ce temps d’autres unités du 2e CA franchissent la Sarre en amont et en aval de Sarrebruck. Vers midi, après deux heures de combat, l’affaire était réglée:

«…Après une heure de feu, à peu près aussi inefficace d’un côté que de l’autre, le général de Gneisenau [général-major commandant les troupes placées sur la Sarre] aperçut les premières lignes de la brigade Bastoul [celle du régiment d’Alphonse Vidonne] qui débouchaient de Sankt-Arnual, et menaçait son flanc gauche… donna l’ordre de la retraite… [3]»

Le 3 août 1870 au matin, la ville de Sarrebruck, vidée de sa garnison, est entièrement occupée par les troupes françaises sans coup férir. On dénombre à peine huit morts prussiens et onze Français. Cet engagement conséquent se solde donc par un piètre résultat. Mais le 5 août 1870, quatre CA prussiens sont déjà à une seule journée de marche de Sarrebruck. Le même jour, l’armée impériale est réorganisée:

«…Par ordre de l’empereur, à dater de ce jour, les 2e, 3e et 4e corps d’armée sont placés, en ce qui concerne les opérations militaires, sous les ordres du maréchal Bazaine [Armée de Lorraine], et les 1er, 5e et 7e corps sous ceux du maréchal de Mac Mahon [Armée d’Alsace]… [4]»

Dans la soirée du 5 août, le 2e CA se retire sur les hauteurs de la ville de Sarrebruck. La 2e DI s’installe à Oeting sur les hauteurs de Kelsberg (sud de Forbach). Le commandement français n’a pas jugé nécessaire de faire détruire les ponts sur la Sarre, le télégraphe et la voie ferrée. Comme avant la prise de Sarrebruck, l’état-major français se trouve dans un flou concernant autant les lieux de concentration des troupes ennemis que la composition et la position de ses propres troupes. Le repli stratégique du 2e CA doit, en théorie, permettre la surveillance de la ligne de chemin de fer est-ouest ainsi que l’axe routier Sarrebruck-Metz. Le 6 août 1870, les troupes impériales rencontrent les Ière et IIe armée prussienne à Spicheren, à l’est de Forbach. Ce même jour, l’état-major français, affolé par la tournure que prennent les combats en Alsace menés par le maréchal de Mac Mahon, demande le regroupement immédiat des autres CA trop dispersés.

Forbach-Spicheren, une vraie bataille et une vraie défaite

À la pointe du jour, le 6 août 1870, les reconnaissances allemandes constatent que les hauteurs au sud de Sarrebruck sont abandonnées par les Français et qu’ils se sont repliés sur le plateau de Spicheren. L’état-major prussien reste perplexe, et pense, dans un premier temps, qu’il s’agit d’une ruse de l’ennemi :

«…les ponts de la Sarre étaient intacts et tous les débouchés praticables. Un oubli aussi complet des précautions les plus élémentaires leur [aux prussiens] paraissaient tellement étrange qu’ils ne savaient à quoi l’attribuer. Mais ils jugèrent immédiatement qu’il fallait en profiter sans hésitation… [5]»

Ce samedi 6 août, côté français, les troupes du 2e CA, harassées après des marches et contremarches sous une pluie battante, se sont installées dans leur nouvelle position vers une heure du matin.Dès 8 heures, le gros des troupes prussiennes traverse la Sarre et se rapproche des lignes françaises. À partir de 9 heures, l’artillerie impériale canonne les Prussiens, mais des unités du 2e CA se trouvent rapidement isolées. Vers midi, protégé par une artillerie nombreuse et puissante, l’ennemi attaque les hauteurs de Stiring. En début d’après-midi, au prix de grosses pertes, les Prussiens prennent pied sur le plateau mais sont contenus par l’infanterie française.

Durant cette après-midi, le général Frossard se sent bien seul alors qu’il réclame à cor et à cri des renforts qui ne viendront jamais au maréchal Bazaine, qui aurait dit : « Que Frossard gagne tout seul son bâton de maréchal».Vers 16 heures, devant le déferlement des troupes ennemies, l’ensemble de la division Bataille (12e bataillon de Chasseurs, 8e, 23e, 66e et 67e RI), forte de 8 363 hommes et 306 officiers stationnés en réserve à Oeting monte au plateau pour prêter main forte aux autres unités déjà engagées. Une partie des troupes de la division Bataille est placée dans le Gifert-Wald, une autre sur les pentes orientales de l’éperon rocheux du plateau de Spicheren, en particulier deux bataillons du 66e RI et le reste des troupiers au nord-est du village de Spicheren face à la vallée du Stiring. Le sergent Vidonne participe à ces combats très meurtriers qui se déroulent souvent à l’arme blanche, mais il en réchappe une fois encore.

À la suite des tirs incessants de l’artillerie prussienne, la position française, sur le plateau, est devenue intenable. Des flots incessants de troupes ennemies débarquent en train depuis Sarrebruck. Ils sont dirigés sur le flanc droit des français et ont entrepris de contourner le flanc gauche du 2e CA. Vers 19h 30, le général Frossard ordonne la retraite en direction de la route de Sarreguemines. Les régiments du bataillon Bataille restent les derniers dans la plaine afin de couvrir le repli de l’ensemble des troupes. Dès le lendemain, ayant repris leur souffle, les forces prussiennes (Ière armée) reprennent leur avance:

«…Les Allemands [les Prussiens] sachant qu’ils poussaient devant eux les troupes françaises en pleine déroute… pouvaient se montrer très hardis… [6]»

Une retraite, mais pas encore une déroute(7-15 août 1870)

«…Par suite de l’incurie qui avait présidé à cette guerre, on n’avait pas pu marcher en avant, on avait été incapable de se maintenir en position, on ne savait pas où se retirer… [7]»

Du 7 au 11 août, après des tours et détours, l’ensemble du 2e CA retraite en direction de Metz pour s’immobiliser sur la rive droite de la Moselle en crue. La situation du 2e CA est mauvaise : bivouacs mal installés, manque de nourriture et de matériel de campement perdus dans la bataille du 6 août… Le 14 août, la DI Bataille et en particulier sa 2e BI quitte la position qu’elle occupait sur la rive droite de la Moselle pour passer sur l’autre rive. Ce franchissement se déroule dans la plus grande confusion provoquant de monstrueux encombrements sur la rive gauche. C’est à ce moment-là que les arrière-gardes de l’armée impériale sont accrochées à Borny (banlieue de Metz) par les avant-gardes ennemies. En même temps, la IIe armée prussienne commandée par le Prince Frédéric Charles de Prusse contourne la place forte de Metz par le sud pour franchir la Moselle à Pont-à-Mousson afin de couper la route aux unités françaises arrivant de Metz et se repliant sur Verdun. En effet, l’armée du Rhin, devenue armée de Lorraine, a reçu l’ordre de rejoindre Verdun puis Châlons afin d’y retrouver celle du maréchal Mac Mahonbattue quelque temps auparavant en Alsace. Le 2e CA suivit du 6e CA doivent, dans un premier temps, atteindre Mars-la-Tour via le sud à partir de Gravelotte. Par le fait de l’encombrement des routes, cet ordre devient irréalisable. Le général Frossard ordonne que ses troupes s’arrêtent à Rezonville avec une occupation du village de Vionville par son avant-garde.

Au matin du 15 août 1870, les deux brigades d’infanterie de la division Bataille s’installent au-delà du village de Rezonville, tandis que des unités de cavalerie qui doivent s’installer à Mars-la-Tour sont accrochées par l’ennemi et se replient vers Vionville. Durant la nuit, des grand’gardes essuient des coups de feu indiquant ainsi que l’ennemi n’est pas très loin. En effet, une grande partie des troupes ennemies (Ière et IIe armée) a emprunté les ponts non détruits par les Français pour traverser la Moselle. Mais les 2e et 6e CA restent l’arme au pied. Dans la soirée, le maréchal Bazaine fait toutefois parvenir à ses corps de troupes l’ordre suivant:

«… La soupe sera mangée demain matin à quatre. On se tiendra prêt à se mettre en route à quatre heure et demie … les 2e et 6e corps doivent avoir devant eux une trentaine de mille hommes de l’armée du prince Frédéric-Charles ; ils s’attendent à être attaqués demain…»

La bataille de Mars-la-Tour, une occasion perdue (16 août 1870)

Une grande partie de la bataille du 16 août se déroule au sud d’un vaste plateau, de part et d’autre de l’axe sud de communication Metz-Verdun via Mars-la-Tour [8]. La configuration du terrainpar ses dépressions, éminences, bois épais, villages, hameaux limite fortement la vue de l’ensemble du champ de bataille surtout à un état-major français resté passif depuis le début du conflit:

«…La situation [géographique] du 2e corps d’armée est exceptionnellement mauvaise… campé dans un bas-fond dont les hauteurs couronnées de bois ne sont même pas gardées… toute la soirée des gens du pays… nous prévenir que l’armée allemande, en effectif considérable, est à notre gauche et s’avance sur Mars-la-Tour… Une armée formidable, qui s’avance par les ravins de Gorze... [9]»

Le 2e CA venant de Rozelieures où il a passé la nuit du 15 au 16 août, campe au sud (côté gauche) de la route Metz/Verdun via Mars-la-Tour, à l’ouest de Rezonville, la division Bataille est stationnée en première ligne à 1, 5 km au-delà de Rezonville. Vers 3 heures du matin, l’ordre arrive de se tenir prêt. Après une nuit froide, un jour brumeux se lève sur les plateaux de Rezonville et de Gravelotte. Puis le lever du soleil annonce une journée caniculaire. Les soldats des 2e et 6e CA, après s’être restaurés, attendent toujours l’ordre de mise en route en direction de Mars-la-Tour, ordre qui n’arrive pas. A 8 heures, une reconnaissance de cavalerie, ne signale aucun ennemi en vue alors que les prussiens ont progressé, durant la nuit, en direction de Mars-la-Tour. Au même moment, le chef du 2e corps signale à l’état-major le passage d’une avant-garde prussienne du côté de Gorze. Mais le maréchal Bazaine maintenant seul chef de l’armée (l’Empereur étant malade), envoie ses instructions: suspendre la marche en avant, rétablir les bivouacs et attendre des ordres ultérieurs. À 9 heures, des dragons français installés en grand’garde, à la ferme de Flavigny, voient arriver sur les crêtes de Tronville la cavalerie, puis l’artillerie du IIIe CA ennemi qui se dirigent sur Vionville et Mars-la-Tour, provoquant un moment de panique chez les Français.

À 9 h 30, les batteries prussiennes ouvrent le feu sur les troupes du 8e et 23e RI qui bivouaquaient tranquillement. Cette première attaque lancée par les Prussiens a pour but de couper la route de Verdun aux Français, tandis qu’une deuxième offensive sur la gauche de l’armée impériale a pour objectif de couper les communications avec la place forte de Metz. Au moment de l’ouverture du feu, la division Bataille avec ses deux brigades d’infanterie accolées est installée en première ligne, dans une sorte de cuvette à gauche de la route Metz-Verdun, à l’ouest de Rézonville, face à la ferme de Flavigny. Le 66e RI du sergent Vidonne, est placé en première ligne. Dès le début de l’engagement, il se porte à l’avant de l’ennemi baïonnettes au canon et occupe rapidement les crêtes dominant la ferme de Flavigny tenues par les avant-gardes ennemies. À dix heure-trente, l’artillerie prussienne de gros calibre installée au sud de Vionville ouvre le feu pour ne cesser que 10 heures plus tard, à la tombée de la nuit. Ces tirs ont pour but de couvrir deux attaques de l’infanterie prussienne contre le 2e CA: l’une venant des bois de Vionville et de Saint-Arnould et l’autre à l’avant de Vionville et sur la ferme de Flavigny. Les secteurs Vionville et Flavigny défendus par la division Bataille sont violemment attaqués. Les 66e et 67e régiments sont en position avancée; durement éprouvés, doivent se replier. Le 66e RI du colonel Ameller doit se porter sur les hauteurs du ravin de Gorze. Les fantassins attaquent par un petit vallon les positions en hauteurs tenues par les prussiens. Victimes d’un guet-apens, les soldats du 66e sont fauchés à bout portant. Les pertes sont considérables, avec 154 tués en quelques minutes. Il semble que c’est lors de cette attaque que le sergent Alphonse Vidonne est tué: on sait du moins qu’une balle de fusil lui a traversé l’estomac ce jour-là. Les pertes importantes au sein des 66e et 67e RI entraine leur retrait en deuxième ligne pour la journée. Le 2e CA déplore de 5286 tués, blessés et disparus, soit une perte de 20,8% de son effectif. Le 66e RI de Vidonne compte 450 tués, blessés ou disparus. Au prix de pertes importantes, les Français ont conservé, ce jour-là, leurs positions sur le plateau. Les Allemands n’ont pas pu leurs couper la route de Châlons, un des objectifs qu’ils s’étaient pourtant fixés. Mais le manque de décision et les arrière-pensées politiques du maréchal Bazaine ont permis aux Allemands de remporter, deux jours plus tard, le 18 août 1870, un brillant succès lors de la terrible bataille de Gravelotte-Saint Privat et de participer à la chute du régime de Napoléon III.

Épilogue

Il faut attendre le printemps 1871 pour que la mère d’Alphonse Vidonne soit informée du décès de son fils, par les autorités militaires, ou par un témoin oculaire des combats du 16 août 1870. À l’époque, les soldats gravement blessés ne pouvaient espérer des soins qui les auraient sauvés. Son corps n’ayant pu être retrouvé: il est donc porté «disparu». Durant la Guerre de 1870, il est courant que les corps des soldats morts sur le champ de bataille soient enfouis dans une fosse commune, ou laissés sur place ou enterrés dans une tombe anonyme.

Selon Gilles Crespy, chirurgien-orthopédiste, indique, dans un article intituléLa chirurgie deguerre au front en 1870:

«… Les troupes, mal commandées ne pouvaient espérer au départ gagner la guerre contre les Prussiens; et les soldats blessés n’avaient pas beaucoup de chances d’en réchapper, tant étaient inefficaces les secours, et misérables les soins médicaux de l’époque … … disparus… ceux-ci étaient, pour la plupart, des blessés laissés dans les ambulances du champ de bataille…95% des disparus au cours de cette guerre ne figurent pas comme morts sur l’état civil de leur commune d’origine… [11]»

C’est le cas d’Alphonse Vidonne. Sur ordre du préfet, le maire de sa commune de naissance établit un tableau des militaires décédés, pièce administrative qui servira de certificat de décès. Ce bulletin daté du 23 mai 1871 sous cachet impérial comporte une série de questions sur l’état physique et financier de la famille du défunt. Il semble que la municipalité de Monnetier-Mornex ne se soit pas montré très généreuse envers la mère d’un enfant du pays mort au champ d’honneur dont les revenus sont plus que modestes. Peut-être qu’à l’époque les finances de la commune étaient très limitées!

Cette étude a été initialement publiée dans le Bulletin AGM n°44, juillet 2020 de l’association Les Amis de la Grande Maison - Contamine-sur-Arve.

[1] ADSH - 1 R 387

[2] SHD – 34Yc/3015-3016 - Registre matricule du 66e RI

[3] ROUSSET Léonce (Lt Colonel), Histoire générale de la guerre franco-allemande- 1870-1871, Paris, Librairie illustrée Jules Tallandier, Edi , t. 1, 1900, p.61.

[4] BOULANGER Georges (Général), L’invasion allemande, Paris, Jules Rouff et Cie, Edi, t.1, 1888, p. 286.

[5] ROUSSET Léonce (Lt Colonel) op.cit., p.107.

[6] BOULANGER Georges, op. cit.. p.533.

[7] Ibid., p. 532.

[8] Cette bataille est également appelée "bataille de Rezonville" ou "de Vionville".

[9] Gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6374024h/f22.highres.

[10] DUTAILLY Didier, La Haute-Savoie et la guerre de 1870-1871, Académie Chablaisienne, Thonon, t,3, 2008. p..5.

[11] Ibid, p.8.

Par Yves Domange, avril 2021

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