Mémoire Militaire Alpine

Alpinisme, raquettes et skis. Les chasseurs alpins, précurseurs des sports d’hiver en Savoie

Carte postale de la série
Carte postale de la série "Les sports" par l'illustrateur C. H. Beauvais

L’alpinisme a été initié, de manière très confidentielle, par les touristes anglo-saxons dès la mi-XIXe siècle. Mais ce sont les troupes alpines casernées dans la région qui peuvent s’enorgueillir de jouer un rôle pionnier dans la démocratisation de l’alpinisme dans les départements alpins.

L’alpinisme militaire nait à la fin du XIXe siècle en Savoie sous l'impulsion d'officiers alpins, tels le Commandant Arvers, chef du 12e bataillon de chasseurs grenoblois et futur dirigeant du Club Alpin Français lyonnais. Dans leur sillage, leurs collègues officiers alpins lancent leurs hommes dans de périlleuses explorations pour conquérir tous les sommets savoyards. Ils rivalisent d’audace, tandis que leurs exploits attirent l’intérêt du public et alimentent la fierté nationale avant 1914. Par exemple, le 18 juillet 1893, sous les ordres du commandant Souvestre, un groupe alpin composé de deux compagnies de chasseurs du 11e bataillon de chasseurs alpins d’Annecy, d’artilleurs et de fantassins quitte Bourg-Saint-Maurice, chargé de canons de campagne et de caissons de munitions. Cette troupe se donne pour objectif la difficile traversée du col de Roselend (Tarentaise), qui culmine à plus de 2 000 mètres d'altitude. Pourtant, après une première journée de marche, le détachement arrive à 1 500 mètres d’altitude aux Chapieux et se repose dans des baraquements militaires. Le lendemain, le groupe reprend sa route et, après deux jours de marche, il arrive au sommet du roc de Biolley. La descente des canons avec des cordes et des poulies n’est l'affaire que de quelques heures. Auréolés de leurs exploits, les officiers alpins animent la vie sportive locale, notamment par leur implication dans le CAF, fondé dès 1874. Par exemple, le capitaine du génie Delanet, de la garnison d’Albertville, établit un record personnel à la fin du mois d’août 1900 en réalisant une ascension rapide et nocturne du Mont Blanc : parti de Saint-Gervais-les-Bains à neuf heures du soir, il atteint le chalet de Tête-Rousse à quatre heures du matin, la cabane de l’aiguille du Goûter à sept heures, et le mythique sommet du « géant des Alpes » à une heure de l’après-midi. Après une pause au refuge-observatoire, il redescend et couche à Saint-Gervais le même soir, ayant gravi et descendu seul quatre mille mètres de dénivelé d’un seul trait.

Depuis leur création dans les années 1887-1888, les troupes alpines se déplaçaient en raquettes dans la neige. Mais la lenteur et la fatigue des progressions montrent que ce moyen n'est pas idéal. Dès 1896, des officiers utilisent des skis de bois venus de Scandinavie montrant rapidement leur supériorité sur la raquette. Par exemple, le 22e BCA d’Albertville en utilise au poste des Chapieux dès 1896. En 1904 est fondée à Briançon une Ecole Normale de ski qui doit fournir des instructeurs aux autres unités alpines. Le 11e BCA annécien ouvre son école de ski à Séez, le 13e BCA chambérien à Lanslebourg et le 22e BCA albertvillois au fort du Mont. Les élèves skieurs parviennent à effectuer des reconnaissances toujours plus lointaines en haute montagne : « Un exploit peu ordinaire vient d'être accompli par un officier du 11e bataillon de chasseurs alpins, en garnison à Bourg Saint-Maurice. Il est descendu en ski, depuis l'hospice du Petit-Saint-Bernard jusqu'à cette dernière ville en vingt-cinq minutes. La distance par la route est d'au moins vingt-sept kilomètres » relate la presse. Des compétitions de ski attirant un public curieux sont mises en place par le C.A.F. et l’armée. Par exemple, en 1908, la commune de Chamonix accueille un concours international de ski, mais les résultats de l’équipe militaire française sont désastreux. La garnison d’Annecy se console en 1914, lors du championnat militaire régional au Revard : parmi les 48 concurrents, « Surgissant du brouillard profond, le chasseur Mangard, du 11e BCA, passe l’arrivée devant une rangée d’hommes au garde-à-vous tandis que retentissait le clairon du starter ». Ainsi, l’armée contribue à modifier l’idée que les Savoyards se faisaient de la montagne : leurs « monts horribles » deviennent un terrain d’activités physiques d’avant-garde. Mais pour ces militaires pionniers des sports d’hiver, les accidents ne sont pas rares. Le soldat Paul Tapponnier, futur député du département en 1919,  note durant les manœuvres de l'été 1906 : « Nous parcourons plus de 10 km avant d’arriver au col du petit-Saint-Bernard et au cours de route remarquons au pied d’un rocher une petite pierre en granit sur laquelle est gravée cette humble épitaphe : « 11e bataillon de chasseurs alpins à la mémoire des soldats Gruyon et Rostaing tués par une avalanche le 11 mars 1900 ». Ces accidents mortels rendent les exploits sportifs d’autant plus glorieux que les jeunes bataillons alpins, encore privés de martyrs au combat, honorent scrupuleusement la mémoire de leurs morts en service.

Une fois convertie au ski, l’armée souhaite démocratiser cette nouvelle pratique. Dès 1906, le Général commandant la XIVe région militaire (Rhône-Alpes) donne des instructions proposant de « développer le goût et la pratique du ski dans les régions alpines ». Il préconise aux officiers de « profiter de toute les occasions de séjour dans les villes et les villages des Alpes pour renseigner les habitants sur la pratique de ce sport, ainsi que sur la manière économique de fabriquer des skis. » Son objectif est de recruter des conscrits des hautes vallées déjà initiés au ski. Afin de faciliter la diffusion de ce sport, les skis déclassés pourront être donnés aux municipalités pour servir de modèle à leur fabrication, tandis que les chasseurs libérés du service militaire peuvent emporter leurs skis chez eux. En effet, à La Clusaz, « c’est en revenant du régiment qu’en 1912, l’enfant du pays Pierre-Noël Vittoz a introduit les premiers skis pour ses amis de la Jeunesse catholique. » La population va rapidement adopter ce moyen de locomotion car il rend d’innombrables services. Par exemple, les civils de la vallée de Thônes abandonnent leur paret (luge à un seul patin central) à l’équilibre trop précaire au profit du ski pour effectuer leurs déplacements sur la neige. Ainsi le médecin est rapidement appelé et peut circuler de village en village sans encombre. Le service de poste fonctionne dorénavant toute l’année. Les instituteurs font pratiquer le ski aux enfants, afin qu’ils s’oxygènent au grand air au lieu de rester cloîtrés chez eux. Le commerce et les échanges inter-vallées ne s’arrêtent plus avec la mauvaise saison. L’armée diffuse ainsi le goût pour les activités sportives auprès de la population civile.

Par Sébastien Chatillon Calonne

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