Mémoire Militaire Alpine

1919 – 2020 : une pandémie avec un goût de déjà vu

Soldats grippés soignés à Aix-les-Bains
Soldats grippés soignés à Aix-les-Bains

Si les débats et polémiques concernant le COVID-19 peuvent déboussoler nos concitoyens, le regard malicieux de l’historien constate de troublantes similitudes avec la précédente pandémie qui a eu lieu il y a un siècle. Confirmant un adage bien connu, l’Histoire ne fait finalement que se répéter…

Les premiers cas de maladie sont détectés dans l’armée française en avril 1918, en plein conflit mondial. Le monde médical, très partagé, hésite sur l’origine de l’épidémie. Serait-ce dû à l’insalubrité des cantonnements militaires ? Sans preuve bactériologique, la contagion interhumaine est toutefois privilégiée, par choléra, typhus ou grippe. Cette épidémie reste d’abord un secret militaire, désignée par l’armée sous le nom codé de « maladie n°11 ». La maladie est généralement courte, de trois à sept jours, avec de rares complications de broncho-pneumonie. La faible mortalité inquiète donc bien moins que les offensives allemandes victorieuses du printemps 1918. Ainsi, des recommandations très générales sont édictées : éviter le surmenage, boire abondamment, consulter aux premiers symptômes, limiter les rassemblements, désinfecter lieux et objets…

Puis ce nouveau virus H1N1 revient en force et l’information devient publique dans la presse dès juillet 1918. En effet, l’Espagne, pays neutre, aborde la question sans censure, d’où l’appellation inadaptée de « grippe espagnole » qui ne fait pas l’unanimité dans le monde médical, mais qui reste néanmoins dans l’Histoire. Il devient évident que la première vague du printemps a été sous-estimée, et la guerre est officiellement déclarée à ce virus, assimilé à l’ennemi boche : « Allons, ceux de l’arrière, tous à votre poste pour la contre-offensive » exhorte le journal Le Petit Savoyard. Une enquête du Service de santé militaire cartographie l’épidémie, avec une diffusion inégale sur le territoire : les zones de circulation du Nord (front) et du Sud (Marseille) sont les plus touchées, l’Ouest restant peu concerné. Mais en Rhône-Alpes, l’extension de l’épidémie devient effrayante : 500 soldats sont contaminés en mai, 1400 en juin et au-delà de 1000 en juillet. La Suisse, fortement touchée dès la mi-juillet, déclenche la panique des autorités françaises, d’autant que notre voisin est la plaque tournante des retours de réfugiés-rapatriés français, Annemasse puis Evian-les-Bains accueillant 500 000 personnes durant la guerre, et Lyon devenant un centre de tri des prisonniers de guerre. Ce sont les jeunes recrues des dépôts qui sont le plus touchées, avec des « clusters » importants dans notre région en juin (Privas, Grenoble, Romans, Chambéry).

Les chiffres publiés en octobre donnent la mesure du désastre sanitaire : 600 cas dans l’arrondissement d’Albertville, dont 300 pour Ugine (usine de guerre Girod) dont 20 mortels. 518 cas à Chambéry, 200 à Modane, 100 à Flumet, etc. « De nombreuses personnes furent atteintes d’une grave épidémie de grippe qui sévissait à peu près partout. Il y avait donc lieu d’adresser au Ciel la supplication contenue dans les litanies des saints : "De la peste, de la famine et de la guerre, délivrez-nous, Seigneur" » écrit dans son journal intime l’instituteur retraité de Sallenôves Jean Pollier. Le député savoyard Antoine Borrel, médecin, interpelle violement le Gouvernement Clémenceau fin octobre pour dénoncer le manque de médecins et de médicaments dans les régions montagneuses. Une gestion interministérielle de la crise sanitaire, inédite mais hélas tardive, reste inefficace face aux pénuries de guerre.

Quand la situation devient incontrôlable dans tout le pays, les autorités réagissent enfin par des directives envoyées fin août et mi-septembre 1918 : campagne de sensibilisation par affichage public, rentrée des écoles repoussée au 4 novembre, lieux publics fermés et désinfectés. Les hôpitaux et pharmacies reçoivent enfin des médicaments (dont la quinine), mais on manque de nouveaux lits provisoires. La thérapeutique utilisée montre tout autant le désarroi des médecins que leur grande marge de manœuvre : injections intraveineuses de térébenthine ou de métaux colloïdaux, recours aux ventouses et à des vaccins bricolés, etc.

Avec la décroissance de l’épidémie en novembre, les pouvoirs publics relâchent même leurs efforts. Et pourtant, le virus continue de frapper durant l’hiver 1918-1919, mais ses victimes sont masquées par d’autres causes de décès. Au 1er trimestre 1919, encore 547 morts en Savoie sont attribuées à la grippe, sur un total de 2141. Mais l’heure est à la démobilisation générale qui désorganise la médecine militaire, et les préoccupations du pays sont maintenant placées dans la reconstruction. Officiellement, 150 000 Français, (dont 30 000 militaires) sont morts de grippe espagnole, probablement davantage en comptant la surmortalité par complications respiratoires. Avec 30 à 40 millions de victimes dans le monde, cette pandémie fut la plus meurtrière de l’histoire.

Par Sébastien Chatillon Calonne (version développée du Dauphiné Libéré, 07/09/2020)

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